Sereine Berlottier

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lundi 1er juin 2020

fragment 1

Dire un mot, écrire un mot pour l’entendre. Ai-je quelque chose à voir avec ce mot ? Ne pas savoir, laisser le mot au repos un instant, laisser le mot errer seul au milieu de l’histoire, revenir plus tard peut-être.

Pas dans la neige, trace des ombres, le sale des semelles.

Et pourtant je ne redoute plus ta mort, et pourtant je ne redoute plus tes réapparitions, et pourtant serait là, vieille statuette sévère, dressée noire et brillante et nue au fond du silence.

C’est le soir, c’est le début de l’hiver, c’est l’heure des ombres qui bougent et du soir qui glisse doucement, avale la lumière dans les trous du ciel, les oiseaux invisibles, on ne sait pas vers où disparus.

J’attends. Le parquet craque dans le couloir. J’entends une porte refermée doucement.

Et pourtant je ne redoute plus ta mort et ce qu’il advint de ta vie ne m’effraie pas non plus.

Les restes seuls, les restes seulement, oui.

fragment 2

Ce qui tombe, ce qu’on n’a pas ramassé, ce qui venait en surplus, ce qui fut dans la marge, dans les franges, morceaux de tissus déchirés, ourlets vaincus, miettes écrasées, ce qui ne fut pas même voulu, ce qui ne serait ni le déchet ni la trace ni l’empreinte ni le témoignage.

Cette heure grise, le flottement des ombres indécises, le crépuscule. On dit qu’à cette heure-là les animaux se dirigent vers l’eau calme des lacs. Qu’y trouvent-ils ?

fragment 3

Le réseau des veines violettes et rondes sur le dessus de nos mains. (Si l’on avait mordu, pour quel éclat, pour quel jaillissement ?)

Peut-être rien d’autre qu’une aspiration, une inquiétude, la chute nue d’une pierre.

A l’intérieur.

Je ne sais pas ce que cela change, ce qu’on a vu, ce qu’on reverra.

Tu sourirais ?

Alors oui.

J’ai essayé, j’ai échoué.

Nuit dans les cases et lumières aux rideaux. Est-ce qu’on résumerait ?

fragment 4

Ce que j’irais chercher près de toi aujourd’hui, mon propre récit, mon propre rêve, toute la pyramide de feuilles, la généalogie des impasses, mais t’en souviendrais-tu, aurais-tu seulement envie de t’en souvenir ?

Le parquet craque dans le couloir. Une ombre glisse derrière une porte vitrée. Ce serait une saison entièrement confiée à la nuit, je ne sais pas si on marcherait ensemble entre les lumières, sur les trottoirs, ce serait difficile, incertain, si souvent nous avons marché côte à côte, mais je n’aimais pas confier à d’autres les preuves, on ne marchera pas ensemble cette fois non plus, le soir de nos retrouvailles, il ne sera pas question de nos retrouvailles, on ne se retrouvera pas, on n’aura rien prévu, sauf toi d’être en avance peut-être, sauf toi d’être, comme toujours, en avance d’une catastrophe, le dos au mur, pour être celui que je cherche, celui vers qui je m’avance à présent.

fragment 5

Ecrire un mot pour l’entendre. Penser : ai-je quelque chose à voir avec ce mot ? Laisser le mot errer seul au milieu de l’histoire, revenir plus tard peut-être.

On aurait choisi l’heure grise. Six ou sept heures du soir peut-être. On n’aurait rien prévu d’autre qu’être là, une heure ou deux, sans savoir la suite, sans rien vouloir.

Ce serait la nuit car la nuit prête mieux au secret. On aurait dans le sac des téléphones portables qui n’existaient pas dans la dernière scène.

Eteins-le.

Autrefois qui n’existaient pas.

La nuit.

Le bruit des voitures dans la rue, très près de mon épaule gauche, derrière la vitre noire et le rideau noué qui pend dans le vide.

J’écris ces mots et il pleut.

Tu viendrais ?

Je te donnerais rendez-vous près d’une fenêtre percée sur la nuit. Ce serait la même prudence, il n’y aurait pas de miroir non plus.

On dit qu’on est l’un pour l’autre, autrement, celui qui pardonne et qui vient.

Je souris. On boit et je te pardonne. Tu fumes. Il pleut. La nuit tombe sur la place. L’église sonne. Il est sept heures. On mange des olives vertes. Nos doigts s’écartent au bord de la soucoupe. Les voitures klaxonnent. J’inscris la suite.

Comme si rien ne pouvait nous délivrer de la suite, nous délivrant une fin, comme s’il ne s’agissait que de te faire taire, le silence, une autre histoire.
J’ai toujours cru que tu étais fait avec des mots. Et qu’au seuil de tant disparitions il faille être là encore.

Je lisais les avis de décès dans le journal et j’y cherchais ton nom.

(Pardon.)

Un jour je le trouverai.

Pardon.

Ouvre la bouche.

Que disais-tu ?

fragment 6

Ouvre la bouche.

Que dirais-tu ?

Il fait nuit. J’aime cette phrase, j’aime la répéter, la sentir, j’aime tourner le visage vers cette nuit-là, de l’autre côté de la rue une silhouette en pull bleu pâle dans une chambre claire, tourner la tête et me demander s’il s’agit d’une enfant ou d’une jeune femme.

Un petit garçon brun entre dans la pièce.

J’aimerais que tu entendes la phrase. J’aimerais que tu lises la phrase et penses à l’instant : oui, chez moi aussi il fait nuit, j’aimerais que tu lèves la tête et souries.

Il fait nuit et il pleut. Les gouttelettes s’écrasent sur la vitre noire mais elles ne lavent rien.

Je ne peux pas m’arrêter.

Je ne m’arrête pas.

La fille en bleu secoue une grande couette. Sirène d’ambulance. Un enfant pleure, une femme crie « arrête ». La lampe dresse une couverture d’orange sur mes épaules.

Tu sourirais, évidemment, le marcheur parle dans sa tête, je te lisais les cahiers du danseur, Nijinski parlait avec l’arbre, il écrivait je suis un sentiment simple que tout le monde possède.

La vitre est sale. Quelque chose tape sur le trottoir. Un aspirateur au-dessus de ma tête. Tu serais là, face à moi, tu sourirais. Je dirais j’ai eu tort, ne ris pas, je t’en prie.

Viendras-tu ?

Tu étais étonné de recevoir un cadeau. Je t’ai regardé déchirer lentement l’enveloppe de papier kraft. Le cadre immense et la photographie encadrée en son centre, minuscule, tremblée, quelques mots photographiés à travers une loupe, je t’avais offert à ton propre aveu, pour dire la preuve d’avoir été là, un jour, au cœur du grand cadre de sapin clair.

fragment 7

Bien sûr, on a tous écrit ces mots-là, un jour ou l’autre on l’a fait, un jour ou l’autre quelqu’un les a lus, et j’avais posé en équilibre sur le lit une loupe, j’avais photographié la fin de la lettre, c’était la seule chose à faire avant de déménager, pensais-je.

Tu ne sais plus, d’ailleurs tu ne t’en souviens pas. Cela t’a toujours paru étrange cette façon que j’avais de graver les choses dans la pierre, de vouloir encadrer les mots de sapin. Tu dirais sûrement que ce que tu as éprouvé ce jour-là c’est d’abord un immense soulagement de quitter mes filets de preuves, un immense soulagement de quitter mon récit.

Puisqu’il faut bien sortir de la grotte un jour, il faut bien quitter la prison. Alors on taille et on chauffe le pieu. On prépare les armes. On se cache sous les moutons, accroché à la laine, les doigts enfouis dans le gras, laine bouclée. Les moutons courent dans la lumière, on s’accroche sous leur ventre et on sort. Les doigts du monstre aveuglé palpent en vain l’échine des bêtes.

A quel moment renoncer à son propre nom ? Combien de temps ?

Tu serais là. Je serais venue te confier quelque chose. Ce serait grave et doux. J’aurais tout gravé à l’avance déjà. Ce ne serait pas du tout dans l’instant réel.

Ce serait forcément un peu décevant.